C'était André...

Textes écrits par quelques grandes plumes du sport et d'autres plus anonymes pour les 90 ans d'André Darrigade

JEAN-PAUL OLLIVIER (écrivain, reporter, journaliste)

André DARRIGADE, LE LEVRIER DES LANDES.

Le public, qui sait parfaitement discerner entre tant de vedettes celles qui joignent à leurs dons musculaires des qualités humaines, ne s'est jamais trompé sur André Darrigade. Cet athlète venu du fond des Landes a satisfait à un bonheur simple, un bonheur qu'il a bâti lui-même tout comme sa carrière, là où son courage et sa persévérance lui permettaient d'arracher la décision. « Arracher » est d'ailleurs le terme qui sied à sa personnalité car Darrigade vient du verbe gascon « darrega » (arracher) qui est une forme de l'adjectif féminin « darrigade ».

Comment ne pas l'entourer d'affection lui qui a tant donné pour le bonheur des autres. Dans les équipes sportives auxquelles il a appartenu - et l'équipe de France en premier lieu - il a, lors de chaque étape, accompli son travail d'équipier en cours de route, sans rechigner. Il ne retrouvait une forme de liberté qu'aux approches de l'arrivée, en fonction des circonstances et même bien souvent il lui fut demandé de se sacrifier pour rester auprès d'un leader en difficulté. Alors, on peut prendre en compte qu'il a été champion du monde, qu'il a remporté dans le Tour de France 22 étapes, sans demander l'aide de quiconque. Sa folle prodigalité était ainsi reconnue, admirée, respectée par tous même par ses plus redoutables adversaires pour sa générosité et son gout du panache.

Il n'a toujours eu qu'une parole. Il bousculait les hiérarchies. Son humilité était sans pareille. Les « sans-grades » trouvaient toujours auprès de lui le propos qui réchauffe le cœur ou encourage à poursuivre une tâche. On a révélé, par exemple, à son propos, cette attitude généreuse qu'il afficha devant son manager lui proposant un contrat fructueux dans un critérium : « Je ne peux pas. J'ai promis à monsieur le Curé d'être là ! »

Sa générosité, on la retrouve dans le serrement de main car - comme disait le poète Lamartine - lorsque l'amitié n'a plus d'autre langage, la main aide le cœur et lui rend témoignage.

Dans la moindre course de kermesse, ces tourniquets de village où certains coureurs pouvaient considérer qu'il y avait là de l'argent à prendre sans donner au public la contrepartie à laquelle il a le droit, André Darrigade, au contraire, disputait cette modeste compétition en s'efforçant de vaincre ou de faire triompher un équipier. Ce respect du public, ce sentiment d'humilité, cette gentillesse naturelle ont fait de lui ce qu'il est resté : un homme merveilleux au cœur franc et loyal, qualités qu'il avait repéré chez une discrète jeune fille de Saint-Paul-lès-Dax, un jour brûlant d'août 1955, où elle était venue dans le sillage de son oncle et de sa tante, à Frascati, sur l'une des collines romaines, à l'occasion du championnat du monde. Ils venaient saluer leur « pays ». Dès lors, le populaire « Dédé » préparait le long sprint qui allait le mener tout droit dans les bras de Françoise. Un nouveau sprint victorieux. Le sprint du bonheur.

André Darrigade : un prix « Orange » à perpétuité.

Jean-Paul OLLIVIER

DISCOURS DE JEAN PAUL OLLIVIER LE JOUR DE "LA DARRIGADE    à    NARROSSE. 28 JUIN 2019

C'était le 7 juillet 1958. Le Tour de France en était à sa 12ème étape qui conduisait les coureurs de Bordeaux à Dax, Dax ville de rugby mais aussi de Darrigade. André Darrigade était Maillot jaune et, tout naturellement, souhaitait arriver avec ce merveilleux trophée dans sa région natale. Il restait donc en permanence en tête du peloton surveillant les tentatives d'échappées qui auraient pu mettre en péril sa position. Aussi ne courrait-il pas expressément pour la victoire d'étape...

Cette journée pluvieuse, traversée par les orages arrivait sur le nouveau stade municipal et la victoire intervenait au bénéfice du Belge Martin Van Geneugden devant le Breton Jean Gainche. Le peloton arrivait ensuite et le public, debout, acclamait à tout rompre l'enfant du pays qui n'avait qu'une seule hâte : lancer le bouquet à sa fiancée Françoise, présente dans les tribunes. Il réussissait dans son exercice, lançant les fleurs d'une manière si preste et efficace qu'il aurait pu faire trembler d'envie le meilleur des spécialistes du lancer du javelot. Le comble pour un coureur heureux et amoureux !

Le lendemain la fête semblait finie. En effet, les coureurs escaladaient la montagne. André Darrigade perdait sa belle parure. Une déception aussitôt effacée par la belle lettre de sa fiancée qui l'attendait. Elle s'exprimait en ces termes :

St PAUL-LES-DAX, le mardi 8 juillet 1958.

Mon cher André,

Je viens d'apprendre par la radio, que j'écoutais chez tes parents, que tu avais perdu le maillot jaune après cette montagne qui te fait toujours peur, mais plus encore à moi, sans doute.

Surtout ne t'inquiète pas.

Personne dans le pays, et sans doute pour de nombreuses années, n'oubliera que tu es arrivé un jour avec le précieux maillot jaune, symbole de tes efforts incessants et de ton mérite.

Comme te le disaient tous tes amis de Dax qui se pressaient dans les couloirs de l'hôtel « Splendid », l'important pour nous, la suprême joie plutôt, était que tu arrives chez nous avec le Maillot comme un triomphateur.

Tu nous as donné cette joie et tu m'as donné ton bouquet. Comment, après cela, pouvons-nous regretter quelque chose, avoir quelque amertume au cœur ?

Alors ne te désole pas.

Après ces deux jours de fête que j'ai passés presque avec toi, à Bordeaux et à Dax, je vais me remettre à potasser mes bouquins de pharmacie afin que je sois libérée de tout souci quand tu viendras, parmi nous, prendre de vraies vacances où tu pourras réellement te reposer dans nos calmes fougères. Je sais qu'il y aura les critériums... mais enfin.

Tout le monde ici t'attend avec impatience pour te montrer que tu es passé trop vite. Tes parents me chargent de t'embrasser et l'abbé Tartigues te souhaite encore du courage et bonne route.

Moi aussi je t'embrasse. FRANÇOISE.

A la fin de l'année, le mariage de Françoise et d'André à lieu. La jeune étudiante a souhaité que le mariage religieux soit célébré à l'institution Sévigné de Dax dans une chapelle où se sont écoulées bien des heures studieuses de son enfance et de son adolescence. C'est un évêque Mgr Dicharry qui officie et s'adresse au jeune marié en ces termes :

« Une grande église eût sans doute mieux convenu à votre célébrité. Mais, elle non plus, n'aurait pas suffi à contenir la foule de vos admirateurs et de vos amis (...) Vos parents vous ont fait une âme forte. Votre constance est récompensée, « car il est juste, a dit Lacordaire, que la victoire couronne la vertu ».

Par ailleurs, on ne vous a jamais vu sacrifier la vertu à la gloire. Votre vertu vous interdit de rechercher ou d'accepter une victoire qui serait attachée de quelque injustice ou de quelque brutalité. »

Françoise et André se sentent l'envergure d'un destin plus brillant. Il faut dire que la religion les a toujours protégés. Ils se rendent en voyage de noces à Rome, visitent le Vatican, sont reçus en audience par le Pape et font la connaissance de deux Pères blancs : le père Mathieu Taris, originaire de Rion-des-Landes, et son ami le père Wattiez. Ce seront désormais les plus farouches supporters du « Lévrier des Landes ».

Et ils sont là, les deux Pères blancs, à l'arrivée à Rome de la course Paris-Nice-Rome. Quelques jours auparavant le père Taris a adressé à André une supplique :

- Il faut à tout prix que vous gagniez cette dernière étape. Vous pouvez être sûr qu'on sera là tous les deux. Il faut donner des émotions sensationnelles à ces braves « Monsignori » du Vatican qui sont si amateurs de courses de vélo... »

André ne gagnera pas à Rome, lié par la course d'équipe et se montre d'un grand secours pour le leader Jean Graczyk. Mais, au lendemain de la course à étape, une course sur piste est organisée au vélodrome de Rome et ses grands « Tifosi » - le père Taris et le père Wauquiez - sont dans les tribunes avec deux de leurs condisciples. Ils adressent à Françoise une lettre pleine de charme, en date du 17 mars 1959 :

« Chère Madame Darrigade,

Nous avons eu, lundi après-midi, un véritable festival « André Darrigade ». Ce fut une de ces journées bénies, une de ces journées ruisselantes de soleil et de lumière, une journée de congé pour les lycéens que nous étions redevenus, un régal pour les yeux et le cœur. Imaginez quatre Pères blancs déchaînés qui s'essayaient à faire autant de bruit qu'une cohorte des plus fougueux supporters d'André. Il n'y avait qu'une place vide dans ces tribunes et ce concert de cris : la vôtre. C'était un plaisir de le voir accélérer dans la ligne opposée, planer sur les hommes de tête pour déboucher irrésistiblement à la cloche (et voilà que j'écris comme un rédacteur sportif et lyrique). Je ne connais rien pourtant de la vie d'un vélodrome ni des finesses du métier - pour cette raison péremptoire que c'était la première fois que j'y mettais les pieds.

Vous lui direz tout cela pour nous quand il vous reviendra avec notre merci pour ces victoires dont nous comprenons bien qu'il nous faisait cadeau. Il a d'ailleurs offert le bouquet du vainqueur au père Taris (c'est le père Wattiez qui écrit). Les Romains ont été soufflés de ce geste si spontané et si gracieux. Le bouquet ornera jeudi, lors de l'épreuve « Milan - San Remo », la statue de St Joseph dont c'est la fête ce jour-là. Hommage discret ; permanente et silencieuse prière à celui dont la seule fonction sur terre fut d'être un « protecteur ».

Voilà pourquoi Françoise et André Darrigade, poussés par les ailes de l'amour, se sont aussi sentis, propulsés par les instances célestes. Ils ont ainsi gagné leur paradis, mais...ce sera pour plus tard.

Jean-Paul OLLIVIER

CHRISTIAN LABORDE (écrivain) 03 2019

André Darrigade

« André Darrigade, c'est fou, c'est dingue, c'est énorme ! Voilà un géant de la route qui commence sa carrière coiffé d'un béret basque et chaussé d'espadrilles et revêt, quelques années plus tard, le maillot jaune, le maillot vert, puis celui de champion du monde. Je le répète : André Darrigade, c'est fou, c'est dingue, c'est énorme ! André Darrigade est le sprinter majeur de l'âge d'or du cyclisme. En effet, quand il fait sa place au soleil sur la route du Tour de France et sous l'œil d'Antoine Blondin, les coureurs qui dictent leur loi au peloton se nomment Jean Robic, Fausto Coppi, Ferdi Kübler, Rik Van Steenbergen, Ugo Koblet, Louison Bobet, Rik Van Looy, Jacques Anquetil... Essayez donc, quand la concurrence est telle, de remporter une étape du Tour de France ! André Darrigade en remporte 22. Je le redis une fois encore : Darrigade , c'est fou, c'est dingue, c'est énorme ! »

Christian Laborde

Gerard Descoubes (écrivain)

ANDRE DARRIGADE NE LE 24 AVRIL 1929 A NARROSSE (LANDES)

Débute en 1946 à l'U.S. Dax, mis à part les saisons1950 et 1951 passées en région parisienne au V. C. Courbevoie-Asnières, André est resté fidele à l'U.S. Dax sa carrière durant, soit 19 saisons.

Inconnu hors de son village, il monte à Paris en 1949 pour disputer la finale de la Médaille. Le grand favori en est l'Italien Antonio Maspes futur sextuple champion du monde de vitesse chez les` Pros'.Monsieur Chardon le préposé au contrôle des entrées au Vel 'd'Hiv, qui reçoit notre Dacquois , lui demande son nom, André répond '' Darrigade de Dax,'' l'autre pour qui ce nom est inconnu s'esclaffe ''et bien Darrigade de Dax tu es venu pour rien, car ce soir ''le Rital''(Maspes) te passera trois longueurs''. Le soir notre Dédé de Narrosse gagnait la finale. Sur les derniers mètres du sprint, André avait eu la sensation d'avoir crevé, c'était tout simplement l'Italien qui l'avait retenu par la selle. Avec cette victoire la carrière d'André était lancée, alors que la piste lui tendait les bras il se dirigera vers la route avec bonheur.

Durant sa longue carrière 21 saisons dont 16 chez les ''Pros.'' André s'est imposé dans 22 étapes du Tour de France (la 1ère à Albi en 1953 la dernière à Bordeaux en 1964), ramenant 2 fois le maillot vert à Paris en 59 et 61. Il participa à 14 reprises au Tour de France (1 abandon coliques néphrétiques en 1963)

Sa victoire dans la 6e étape (Colmar- Zurich) du Tour de France 1955, reste pour lui une sale journée. Dédé nous raconte « Ce jour-là, j'ai eu honte de moi ». Ça reste la seule fois où j'ai gagné une étape du Tour, sans avoir donné un...coup de pédale ! L'ordre de ne pas mener émanait de Marcel Bidot (patron de l'équipe de France), afin de préserver le maillot jaune d'Antonin Rolland. Dans notre échappée de six ou sept coureurs, Ferdi Kubler qui arrivait chez lui, crachait ses derniers feux de champion, il voulait vaincre. Durant notre fugue je n'ai jamais pris le moindre relais, Ferdi ne cessait pas de m'exhorter à rouler avec lui :''Roule un peu, toi, grand champion, toi formidable''. A l'arrivée j'ai gagné sans douleur, mais sans gloire, en passant deux longueurs à Ferdi. Quand Bobet est arrivé, voilà qu'il se met à vociférer à mon encontre : ''Devant tu as roulé, car derrière nous étions tous à la planche et nous avons toujours perdu du temps''. J'ai hurlé à Louison : ''Vas un peu dire à Ferdi que j'ai roulé pour voir sa réaction !''

Champion de France en 1955 après un coude à coude monumental avec Louison Bobet (fait unique dans les annales cyclistes en cette année 55 deux autres coureurs de l'U.S. Dax décrochaient un titre national son frère Roger sur route amateur et Claude Cousseau des débutants sur route).

André a au moins enlevé une étape dans toutes les courses à étapes auxquelles il a participé. En compagnie de ses deux coéquipiers J. Anquetil et F. Teruzzi il s'imposa deux fois dans les six jours de Paris en 1957 et 1958.

Le chevalier du sprint, le gentleman des Landes, la figure emblématique de la ville de Dax, entrait définitivement dans le gotha des hommes célèbres de la nation, quand en février 1994 il fut fait chevalier de la Légion d'Honneur.

Gérard Descoubès

PHILIPPE BOUVET (journaliste) 12 2018

Je vous remercie d'avoir pensé à me faire part de cette belle journée qui s'annonce fin avril. Même si j'en avais déjà eu vent... En effet, vous pouvez difficilement imaginer à quel point André Darrigade représente beaucoup pour moi. D'abord dans ma plus tendre enfance. J'étais certes fils de coureur, mais lorsque je montais sur mon petit vélo, je voulais toujours être "Darri-dade". Son amitié envers ma famille et mes parents hélas disparus ne s'est jamais démentie. Mais si j'ai voulu être Darri-dade" sur mon premier vélo, la vie m'a fait comprendre que l'on peut rêver aussi d'être Darrigade en avançant dans l'âge, car ce n'est pas une banalité de dire que c'est un grand Monsieur. Mon épouse étant originaire d'Orthez, j'ai souvent l'occasion de passer à Narrosse, et je n'ai pas attendu qu'André soit statufié sur ce rond-point pour avoir chaque fois une pensée affectueuse pour lui. Alors oui, je serai le 28 avril parmi vous, sans doute avec mon épouse. Sans trop tarder, j'effectuerai la réservation nécessaire au repas. Vous remerciant et vous souhaitant pleine réussite pour cette organisation que j'imagine lourde, veuillez recevoir l'expression de mes sentiments les meilleurs. Philippe BOUVET

JEAN BOBET 03 2018 (lettre manuscrite)

Où que vous soyez, où que vous alliez, on vous dit que Darrigade est un type sympa.  C'est vrai mais c'est un peu "juste". Il est sympathique, certes, mais aussi disponible, attentif, agréable, type gendre idéal. On vous dit aussi que c'est un coureur généreux, qui va vite au sprint et gagne une ribambelle d'étapes sur le Tour de France.  Eh bien, laissez-moi vous raconter l'histoire d'un Darrigade qui ne gagne pas d'étape sur le Tour de France. C'est le Tour de France 1955. Au départ de Pau-Bordeaux, l(équipe de France est inquiète. Antonin Rolland, le cinquième au Classement Général, est malade. Et même très malade. Pour traverser les Landes, on peut espérer une journée calme. Mais Louison (mon frère) décide d'une autre tactique. Pour tromper l'adversaire, il décide de lancer et de maintenir une course rapide. Il s'adresse au régional de l'étape, André bien sûr, et lui demande de prendre la tête du peloton. Que n'avait-il pas dit là ? André nous fait une traversée des Landes à toute allure, salue la famille, les parents, les cousins à gauche, les tatas à droite, et tout le monde file le train, Antonin Rolland y compris qui n'a pas le temps d'être malade. Arrive le vélodrome de Bordeaux. Au sprint, c'est le hollandais Wagtmans qui gagne. Darrigade est battu. Et alors ? Il a fait mieux. Il a sauvé le soldat Antonin Rolland.

Il était comme ça, le coureur André Darrigade.

Jean Bobet. 

JACQUES AUGENDRE 04  2018 (lettre dactylographiée à la machine à écrire)

Un journaliste à le devoir d'être impartial, mais cette règle d'or n'interdit pas les coups de coeur. André Darrigade est un des mes coups de coeur. Ce parfait gentilhomme dont Jean Bobet parle avec chaleur incarne les valeurs humaines les plus nobles. Darrigade, c'est l'élégance , la droiture, la gentillesse spontanée. Et pour moi, ce mot n'a pas le sens un peu mièvre que d'aucuns lui attribuent. La gentillesse est une grande vertu. Si sur cette Terre où la tragédie est devenue permanente, la gentillesse remplaçait la violence ... On peut toujours rêver !

Ces précieuses qualités, André les partage avec Françoise. c'est pour cela qu'ils forment un couple harmonieux, un couple uni, un couple modèle. 

L'homme rare auquel je tiens à rendre hommage est un ami de 70 ans. Je l'ai rencontré pour la première fois à Paris, au Vélodrome d'Hiver, en 1949. L'années de ses vingt ans. Il arrivait tout droit de Narrosse pour participer à La Médaille, qui constituait à l'époque le conservatoire du sprint. Darrigade-de-Dax - il se présentait en ces termes - s'affirma d'entrée. Dans une ambiance électrisée, il remporta la grande finale en battant Antonio Maspes ... bien que celui-ci , se voyant battu, l'ait tiré par la selle ! Cet Italien était un concurrent redoutable. Il collectionna les titres de Champion du Monde de Vitesse : sept au total.

"Qui fait deuxième" disait Francis Pélissier à ses coureurs qui se vantaient d'une victoire. Ce directeur sportif de grand talent avait été impressioné, comme beaucoup, par le résultat de La Médaille. Il engagea le "médaillé" dans l'équipe La Perle - la bien nommée - dont le sprinter Landais devint l'un des leaders, à l'instar de Jacques Anquetil et de Koblet. 

Compte tenu de ses donc et principalement de sa vélocité exceptionnelle, Darrigade aurait pu se consacrer à la piste exclusivement, avec la vitesse comme objectif prioritaire, mais il s'orienta vers la route et fut bien inspiré. Ce qui ne l'empêcha pas , l'hiver venu, de retrouver la piste de ses débuts et de faire les beaux dimanches du Vel" d'Hiv à l'occasion des mémorables matches France-Italie qui remplissaient le Palais de Sports jusqu'en haut des gradins. Il ne faut pas oublier qu'à l'image des grands six-daymen, il remporta deux années de suite, en 1957 et en 1958, les Six-Jours de Paris, associé à Jacques Anquetil et à Terruzzi.

Cet athlète du vélo appartient depuis ses premières années chez les professionnels à l'élite du cyclisme international. Routier du type lévrier, spécialistes des classiques, il brillait également des les épreuves par étapes. S'il avait choisi la piste, il aurait manqué énormément au Tour de France. Sa rencontre avec la plus grande course du monde, en 1953, a scellé son destin. et elle a ouvert un chapitre important de la "légende des cycles". Nous avons là l'exemple d'une merveilleuse complicité; mieux encore, d'un accord parfait. Coureur-modèle, champion de référence, Darrigade a enrichi le patrimoine du Tour et le Tour a étoffé le palmarès de Darrigade. La présence du fidèle des fidèles de la Grande Boucle se traduit par un ensemble de performances qui n(appartiennent qu'à lui : 14 participations entre 1953 et 1966, dont 8 en équipe de France, d'abord avec Bobet et Géminiani, ensuite avec Anquetil et Rivière, 2 maillots verts (1959, 1961), vainqueur de la première étape à cinq reprises, quatre fois consécutivement (1956, 1957, 1958, 1959, 1961) et , surtout, 22 victoires d'étapes. Le routier-sprinter de la sélection tricolore (qui porta le Maillot Jaune en 1956, 1957, 1958, 1959 ,1961), devrait être crédité de 23 étapes gagnantes. En 1958, ayant déjà remporté cinq étapes, il fonce vers un sixième succès sur la piste du Parc des Princes. Une victoire en forme d'apothéose quasi-certaine à l'issue d'un Tour irréprochable. Il a  débordé tout le peloton et possède plusieurs longueurs d'avance à l'entrée de la dernière ligne droite. Il ne peut plus être battu ... Mais soudain, c'est le drame, imprévu autant qu'imprévisible et totalement insensé. Tout se joue en une seconde. Alors qu'il touche au but, le vainqueur potentiel percute en pleine vitesse un homme qui s'est dangereusement rapproché du bord de la piste. Un comble. Cet imprudent n'est autre que le secrétaire général du Parc des Princes, Constant Wouters, responsable de la sécurité. Grièvement blessé, il succombera après onze jours d'agonie. Le choc est terrible. La photo de cet accident qui n'aurait jamais dû se produire fait frois dans le dos. Et celle de notre ami André réconforté par Charly Gaul qui a gagné ce Tour 58 dégage une émotion intense. Je ne peux les regarder, je ne peux évoquer ce sombre samedi 19 juillet 1958 sans ressentir un serrement de coeur.  

Impossible d'effacer de ma mémoire la tristesse et la consternation de Marcel Bidot, le directeur de l'équipe de France; impossible d'oublier les mots prononcés à l'époque par cet homme sincère et profondément honnête : "Si Darrigade avait été épargné par la malchance et s'il avait couru pour son propre compte, il aurait gagné au moins dix étapes de plus. Il était à la fois notre meilleur sprinter et notre meilleur équipier".

On constate que le score réalisé par "Dédé d'Enfer" (Blondin dixit), autrement dit le chiffre 22, correspond à la moyenne du nombre d'étapes de la Grande Boucle. De Liège à Montpellier, de Saint - Nazaire à Zurich, à Paris, Bordeaux, Toulouse, Roubaix, Tours ou Besançon, les villes où il a connu quelques-unes de ses plus belles joies se répartissent à la périphérie et au centre de l'hexagone. Si l'on reliait ces villes, on tracerait le parcours d'un Tour de France.

L'idée dominante qui m'a accompagné durant toute la carrière de Darrigade c'est qu'il représente le modèle du champion tel que je le conçois : un athlète du vélo qui s'affirme dans l'offensive, un battant qui ajoute à ses multiples qualités le panache et la personnalité. Il a justifié le propos de Paul Ruinart, le célèbre manager du prestigieux Vélo-Club de Levallois, qui maîtrisait comme personne la culture vélocypédique : "la classe à l'état pur, c'est d'abord la vélocité". Darrigade, formé à l'école de la piste - une excellente école - était super-véloce. Au sommet de sa forme il s'imposait dans les 200 derniers mètres comme le coureur le plus rapide du peloton. Le plus raide, parce que le plus véloce, précisément. Et, en langage cycliste, c'est une lapalissade. André gagnait en souplesse, avec une virtuosité de pistard : tout le contraire des routiers actuels qui sprintent en force, debout sur les pédales, en tirant des braquets démesurés. Il n'a jamais couru "au millimètre", il ne s'est jamais économisé en prévision du sprint final, ce qui rehausse considérablement ses mérites. Et il a toujours respecté l'esprit d'équipe, quitte à sacrifier ses chances. Darrigade à vélo, c'est tout cela.

En 1959 à Zandvoort, aux Pays-Bas, il endosse le maillot arc-en-ciel de champion du monde sur route - la consécration suprême -, en laissant l'italien Gismondi et le Belge Foré à plusieurs longueurs. Une victoire extrêmement spectaculaire acquise à l'issue d'une échappée de 220 kilomètre dont il avait été l'instigateur. Des exploits comparables, on en redemande. Ils sont rares.

Dans l'histoire du Tour de France, le puncheur tricolore a longtemps conservé le records des victoires d'étapes remportées au sprint, record que Jacques Godet qualifiait de fabuleux. Il n'a été menacé ni par Freddy Maertens, ni par Mario Cipollini et pas davantage par Eddy Merckx ou Bernard Hinault. Si André Leducq, le champion des années trente, totalise 25 places de premier, il faut préciser que son palmarès comporte une étape contre la montre individuelle et plusieurs étapes contre la montre par équipes qu'on appelait autrefois "les départs séparés".

Notre meilleur routier-sprinter devait conserver son record pendant près d'un demi-siècle. Pendant 48 ans exactement. Il le céda en 2012 au britannique Mark Cavendish. Pour autant, le coureur de l'Ile de Man a-t-il ravi à son prédécesseur le titre de sprinter numéro un du Tour de France ? Je ne le pense pas. Les deux champions n'appartiennent pas à la même génération, ni au même système. Les sprints de Darrigade n'étaient pas ceux de Cavendish. Impossible de les comparer. Darrigade n'a pas seulement gagné des sprints de peloton. Il a également imposé sa pointe de vitesse au terme de longues échappées synonymes de gros efforts. Il était présent du départ à l'arrivée et payait de sa personne pour aller chercher la victoire? De toute évidence, Cavendish évoluait dans des conditions différentes et bénéficiait, à l'approche de la flamme rouge, de l'assistance systématique d'une équipe puissante qui lui facilitait la tâche.

A partir de ce constat, les admirateurs de l'un et de l'autre se sont affrontés, mais les deux meilleurs routiers-sprinters de leur époque ont sympathisé à tel point que Mark à trouvé en Darrigade un supporter inattendu. Une belle histoire qui souligne le fair-play et l'esprit chevaleresque de ce brave parmi les braves que notre confrère toulousaine René Mauriès avait surnommé le d'Artagnan du peloton.

Darrigade  de Dax, ou plus exactement de Narrosse, a réussi sa reconversion comme il a réussi sa carrière sportive. Fidèle à son terroir et à cette Gascogne souriante qui a vu naître tant de routiers-sprinter, il habite Biarritz. Il a donné son nom à la Maison de La Presse, proche de l'hôtel du Palais, qui offre l'image d'une entreprise familiale prospère. Ce nouveau challenge couronné de succès prolonge d'une certaine manière l'empathie et la connivence qui unissent de longue date le champion de France et du monde aux médias. Darrigade a été l'ami de tous les journalistes.

Jacques Augendre

P.S. Fausto Coppi portait une profonde estime à André Darrigade qu'il recommanda chaleureusement au signor Zambrini, le patron de la Bianchi : "C'est un coureur de grande valeur" engagez-le. Il vous apportera des belles victoires". Fausto ne croyait pas si bien dire. Darrigade fit honneur eu célèbre maillot bleu ciel sur les routes transalpines? Il remporta le Tour de Lombardie en 1956 et le Trophée Barrachi , associé au suisse Rolf Graf, quatorze jours plus tard ... chaque fois devant le campionissimo ! Deux semaines suffisaient pour être adopté par l'Italie cycliste.

Jacques Augendre termine son hommage en écrivant à la main : Et ce Paris-Bruxelles perdu à cause d'une chute dans le dernier kilomètre tourmente toujours ma mémoire ...

GERARD DESCOUBES  / André Darrigade : Le Chevalier du sprint

Il reste le dernier grand routier sprinter que la France ait connu. Pour avoir été le fournisseur de rêves de toute une génération, aujourd'hui encore, c'est la planète cycliste entière qui se rappelle« Dédé de Narosse ». Contrairement à la plupart des autres grands finisseurs de l'époque, André se retrouvait seul pour préparer ses sprints. Il n'était pas non plus habité par l'instinct inconscient des « saigneurs » des deux cents derniers mètres, lui était un.... Seigneur des emballages, car bien trop sentimental et loyal pour jouer les irréguliers, on le respectait pour cela.

Il avait le cœur bleu blanc rouge lorsqu'il endossait le maillot tricolore de l'équipe de France, sur les routes du mondial ou du Tour, il prenait toujours le départ de ces épreuves le drapeau national entre les dents. Il se trouvait transfiguré jusqu'à en devenir transcendant et réalisait alors des prouesses légendaires. Il termina 13 Tours de France sur 14 disputés y enlevant 22 étapes dont cinq fois la première ramenant au passage deux maillots verts à Paris. Onze fois sélectionné pour représenter la France aux mondiaux sur route il réalisera 4 podiums consécutifs (3e en 1957-3e en 1958-le titre en 1959- 2e en 1960) ne se classant jamais au-delà de la 17e place.

Il met fin à la carrière de Fausto Coppi. A la disparition du groupe La Perle, Fausto Coppi le fait embaucher chez Bianchi pour la saison 1956. Entre temps Fausto qui avait voulu imposer sa propre marque de cycles à ses employeurs, claqua la porte de la Bianchi devenant ainsi un adversaire. C'est dans les dernières courses de l'année qu'André va crucifier par deux fois l'idole de toute l'Italie. Dans le Tour de Lombardie en haut du Ghisallo, André passe à deux minutes de son jeune coéquipier Italien Diego Ronchini qui caracole en tête accompagné du seul F. Coppi. Il se lance à fond dans la plus belle descente de sa vie, quand son directeur sportif Pinella De Grandi vient lui signaler qu'il va donner l'ordre à Ronchini de ne plus relayer Coppi. André rétorque aussitôt qu'il n'est pas d'accord, qu'il veut rejoindre à la pédale par respect pour Fausto, mais le boss ne tient pas compte de son avis .André raconte « vous ne pouvez pas imaginer comme ça m'a fait mal et attristé à la fois, car si j'étais chez Bianchi c'était grâce à Fausto devenu un véritable ami. Nous les avons rejoints à cinq bornes du Vigorelli, les attaques ont alors fusé de partout, la rage au ventre je suis allé chercher tout le monde, pour rentrer en huitième position sur la piste. Nous étions tous en file indienne, lorsque R. Decock a lancé le sprint pour Van Looy, me voyant enfermé je suis monté aux balustrades en faisant tout l'extérieur, j'ai fait mon sprint à la sortie du dernier virage toujours en extérieur, sur les 20 derniers mètres il y eut quatre vainqueurs possibles. Van Looy qui coinça le premier, Magni en surrégime à dix mètres du but, Coppi ensuite que je saute sur la ligne même. Huit jours plus tard dans le trophée Baracchi (100km chrono par équipe de deux) associé à R.Graf, j'achevais ce pauvre Fausto (+R.Philippi) en lui soufflant la victoire dans les derniers kilomètres » Ça c'était André bourré d'états d'âme quand il battait un ami.

En février 1994 André Darrigade le gentleman des landes, est définitivement entré dans le gotha des hommes célèbres de la nation. Il fut fait chevalier de la légion d'Honneur. Pour ce garçon simple et sensible qui a forgé son destin avec courage et persévérance, son statut de star du cyclisme méritait amplement cette reconnaissance. Merci à André qui a su rester modeste disponible et toujours amical envers ceux qu'il rencontre.

Gérard Descoubes (Extrait d'un reportage réalisé dans la décennie quatre-vingt-dix pour la revue Belge « Coups de Pédales ».)

GERARD DESCOUBES  / Quand « Dédé » raconte Zandvoort...

André Darrigade reste le dernier grand routier-sprinter que la France ait connu. Il fut retenu onze fois pour représenter la France lors des joutes mondiales.

Sa première participation en 1953 à Lugano qui voyait le sacre du grand Fausto Coppi, il se classait 17e. En 1954 il n'était pas sélectionné. Par la suite, il sera présent sans discontinuer de 1955 à 1964 inclus. A Frascati en 1955, après avoir animé une longue échappée jusqu'à la mi-course, il se retirait vaincu par la chaleur torride qui régnait sur l'Italie ce jour-là. En 1956 à Copenhague il se classera 13eme ; en 1957 à Waregem 3eme ; 1958 à Reims 3eme ; 1959 Zandvoort 1er ; 1960 à Sachsenring 2eme ; 1961 à Berne abandon ; 1962 à Salo 16eme ; 1963 à Renaix 4eme ; pour son dernier mondial à Sallanches en 1964 abandon. André a réalisé quatre podiums consécutifs de 1958 à 1961.

André nous raconte son mondial victorieux du 16 août 1959 à Zandwoort. « Huit jours avant la course au titre, je remporte le très difficile critérium de Vayrac, dans le Lot ; je suis rassuré sur mon état de forme du moment, je marche.

Le lendemain patatras je chute à Felletin, me blessant sérieusement au genou droit. La F.F.C. avertie de mon accident, envisage aussitôt mon forfait et convoque J. Stablinski, le premier remplaçant. Pour ma part je promets à la « Fédé » de leur apporter une réponse définitive pour le jeudi. En rentrant de Felletin, je décidai de passer la nuit à Guéret. A peine descendu de voiture, qui je vois sortir de l'hôtel, Louison Bobet qui, lui, regagnait son domicile parisien. Il me propose de l'accompagner dans la capitale, pour me tester derrière derny avec son entraîneur. Dès le lendemain j'effectuai une sortie derrière l'engin. Les vingt premiers kilomètres furent abominables, je souffrais le martyre et pleurais de douleur en appuyant sur les pédales. A force de me faire mal et parce que je voulais savoir jusqu'où je pouvais résister à la souffrance, la douleur s'est lentement estompée. Passé les 150 kilomètres, je ne sentais plus les pédales, je voltigeais ! A ce moment-là, j'ai pensé : le père « Stab » (Stablinski) restera à la maison.

Arrivé en Hollande le jeudi, une subite rage de dents me fait passer une nuit blanche. Le vendredi en rentrant à l'hôtel après une reconnaissance du circuit, je croise Antonin Magne (directeur sportif de Mercier) qui me regarde comme une bête curieuse, il me trouve amaigri, blême et fatigué. « Tonin le sage » s'écrie alors : « de deux choses l'une ou Darrigade est malade, ou bien il se trouve au sommet de sa forme ! ». Le samedi matin, mon feuilleton « arc en ciel » se poursuit, en découvrant qu'un ténia a élu domicile dans mon intestin. Mon moral retombe à zéro. Le docteur de l'équipe de France me réconforte en me faisant comprendre, que ce ver solitaire est forcément mon compagnon depuis quelque temps déjà. Ce qui ne m'a pas empêché de réaliser un bon Tour de France un mois avant : mon organisme s'est donc habitué à vivre avec l'intrus.

La course :

Remonté, je prends le départ avec un gros moral, dans le 7e tour, quand l'Italien Michèle Gismondi a démarré, j'ai sauté dans la roue. Simpson et le Danois Jonsson sont revenus. J'ai alors crevé, enfourché un vélo trop grand pour moi, ce qui m'a obligé d'en changer à nouveau au passage suivant. Dans la 17e boucle les Hollandais Geldermans et Niesten, le Belge Foré, l'Italien Ronchini, l'Allemand Fischerkeller, mon coéquipier Anglade et le Canadien Murphy nous ont rejoints. Il restait onze tours à couvrir et nous possédions 1'30'' d'avance, c'était peu. A cinq tours de l'arrivée Gérard Saint, un coéquipier, est sorti du peloton et revenait sur nous comme un avion. J'ai de suite pensé : si celui-là rentre, l'échappée sera terminée, car le connaissant il allait, une fois rentré, désunir l'entente du groupe. En plus j'étais perclus de crampes. Pour couronner le tout, Anglade le seul coéquipier que j'avais avec moi est venu me dire qu'il était cuit. Je lui ai demandé qu'avant de se relever il se vide les tripes. Henry s'est mis en tête et a roulé à « bloc » sur pratiquement un tour, ce qui a fait avorter le retour de Gérard Saint. Pour l'arrivée, je ne craignais que Noêl Foré, coureur assez rapide au sprint, qui avait remporté Paris-Roubaix en avril et qui de surcroît ne nous avait pas passé le moindre relais, pendant toute notre échappée commune, dans la perspective d'un retour de Van Looy, son leader. Au dernier kilomètre, j'ai pris la roue de Geldermans, une fraction de seconde, je me suis retourné pour voir où se tenait Simpson que je pistais d'un œil, cela a suffit pour que j'accroche ma roue avant au dérailleur du Hollandais. Aujourd'hui encore, je me demande comment j'ai réussi à éviter la chute et retrouver mon équilibre. Pour finir dans le dernier virage avant la ligne, le solide Ronchini a fait une puissante poussette sur son équipier Italien Gismondi, le propulsant vingt mètres devant nous. Au prix d'un gros effort, j'ai réussi à boucher le trou, et suis resté dans sa roue car le vent soufflait de face. A cent mètres de la ligne, j'ai déboîté du sillage de l'Italien, pour franchir la ligne en vainqueur.

Après avoir frisé la catastrophe toute la semaine, et jusqu'à l'ultime hectomètre, la chance me souriait enfin. Je réalisais mon rêve, j'étais champion du monde ».

Cette course au titre comportait : 3 tours de 4 km et 28 tours de 10 km pour un total de 292. Avec ses compagnons de fugue, Dédé de Narrosse avait mené à bien une échappée de 235 kms.

Gérard Descoubes

JEAN PIERRE TESSIEREAU 03 2018

Ma première et furtive rencontre avec André Darrigade remonte au 17 juillet 1958, lors de l'étape St Nazaire - Royan du Tour de France. J'avais 9 ans, il pleuvait, j'étais au bord d'une route rectiligne coincé entre mes parents du côté du pont transbordeur de Rochefort 17 Charentes Maritimes (construit par Eiffel). Il y avait eu les gendarmes-motards debout sur leurs motos les bras en croix, puis Yvette Horner jouant de l'accordéon perchée dans une grosse bulle plastique sur le toit d'une voiture, puis des échappés, enfin le gros peloton qui les chassait, emmené par le Maillot Jaune qui aimantait les yeux de tous les spectateurs et ne leur arrachait qu'un cri aux lèvres : "Allez Darrigaaaaaade". En 30 secondes je découvrais le vélo, le Tour de France, ce qu'est un peloton lancé à 50 à l'heure sur les routes ruisselantes (ah! le bruit de 300 boyaux), et André Darrigade, le premier de tous ces héros. Rien que d'entendre son nom, si étrangement beau, musical, poétique aux oreilles de tous, la France de l'après guerre s'identifiait tout entière à lui, le gars des Landes, le Géant de la route qui lui ressemblait. 

Nous  voulions tous nous appeler Darrigade quand nous jouions au petits coureurs de plomb sur des circuits tracés sur du sable ! D'ailleurs je crois bien que le mien levait les bras, comme l'original (très souvent !)  

Je garde aussi de ces 30 secondes furtives en Charentes Maritimes l'image des mollets énormes du dernier du peloton,  dernier malgré son impressionnante musculature. Je me disais dans ma petite tête d'un gamin de neuf ans: mais alors, les premiers, ils sont encore plus forts, comment font-ils ? Et alors, le premier des premiers, celui en jaune ?

Ces 30 secondes auront marqué toute ma vie, ma passion était née, des bornes à vélo j'en ai fait pas mal depuis, la passion m'est toujours restée, ainsi que ces images de 1958, restées intactes dans ma mémoire 60 ans plus tard. Il m'a été donné ensuite l'immense honneur et bonheur de faire la connaissance d'André Darrigade et de sa si charmante épouse. 

Et là, j'ai eu la confirmation que les êtres d'exception que sont les vrais champions font rimer "palmarès(se)"  et "gentillesse" et ne se prennent pas pour ce qu'ils ne sont pas, puisque justement ils le sont: exceptionnels.  

Merci pour tout André, oui, vraiment, pour tout.

Lettre d'un SUPPORTER le samedi 24 avril 1993 (en vers !)

Bon anniversaire André ! 

En regardant la date de ce jour / je me suis rappelé au bon souvenir / du coureur cycliste professionnel  / le champion d'une époque / des années cinquante et soixante / Aimé de la grande foule / grâce à votre tempérament de gagneur / qui vous rendait souvent le meilleur /  Un matin de départ de l'étape / Bayonne-Bordeaux c'était en 1964 /  je vous appelais au téléphone au départ de l'hôtel / pour vous souhaiter bonne route / Ravi d'avoir répondu, au supporter inconditionnel / qui pensait sans le dire "22" ce sera ton étape / Quelques heures plus tard, après un sprint royal / vous parveniez à inscrire à votre palmarès / l'étape qui vous manquait, quelle arrivée ! / Toute la France, de joie vibrait / le numéro "22" s'inscrivait à Bordeaux/  29 ans ont passé depuis ce rêve réalisé/  Aujourd'hui tous  ces souvenirs restent intacts / Nul doute que certains furent évoqués / en ce jour de vos  64 ans /  Ils sont nombreux ceux qui se rappellent / du populaire et sympathique André Darrigade / arrivé sur la piste des hommes un jour / de l'an 1929, pour inscrire un nom solide / dans le registre des géants de la Route /A présent la vie continue dans la Maison de la Presse / où les jours se rajoutent à un temps qui nous presse/  toujours vigilant sans laisser échapper / l'actualité qui bouscule et veut déranger / Vous savez contrôler comme le Roi des sprinters  / la position adverse par rapport à la vôtre / Cet endroit est sacré aux champions du vélo / Car un jour de l'an 1948 Louison à vélo / remporta une étape dans l'histoire du Tour /  en attendant une autre victoire de "Dédé" à son tour.                               Bien respectueusement   Dominique Hirigagen (?)

LETTRE d'un SUPPORTER le 3 Août 2014

Cher Monsieur, vous ne me connaissez pas , comme à beaucoup vous m'avez serré la main, comme beaucoup je vous connais un peu. Alors que j'étais enfant, mon père m'emmenait parfois suivre sur les bords de la route les étapes du Tour de France lorsque celui-ci passait près de chez nous à La Rochelle. Je me souviens particulièrement de cette étape en 1962 un contre la montre d'environ 40 km entre Luçon et La Rochelle, étape sur laquelle vous arboriez le Maillot Jaune. Evidemment, vous courriez aux côtés de Rick Van Looy, Charly Gaul, Jacques Anquetil, Stablinski, Altig, Poulidor ... et d'autres dont les noms ne me viennent pas à l'esprit. Déjà, je faisais plus attention à vous qu'aux autres. Vous étiez déjà une légende du cyclisme Français. Et puis vous êtes venu en soirée à La Rochelle, pour un spectacle cycliste au vélodrome, où, notamment, vous avez participé à une course dite "à l'Américaine". Vous étiez associé à Jean Graczyck. Mon père m'y avait emmené, et nous nous trouvions à la pointe du virage, c'est à dire au point le plus haut de la piste. C'est ici que, lors des relais, vous veniez vous arrêter. A ce moment, vous m'avez serré la main. Cette poignée de main, même gantée pour un vélo de piste, représente un geste formidable, une fierté, une reconnaissance inestimable dans l'esprit d'un gamin de j'étais alors ( je devais avoir entre 10 et 12 ans). S'il est un coureur que j'admirais alors (et que j'admire encore), c'est bien vous ! Car vous dégagiez une classe et une simplicité que vos confrères, à mes yeux, n'avaient pas. J'écoutais vos exploits à la radio, m'enthousiasmais de vos victoire, et m'apitoyais sur votre sort lors de vos déboires. Je ne reviendrais pas sur votre palmarès ô combien glorieux, mais ce n'est pas l'objet de la présente. L'idée de vous écrire m'a souvent traversé l'esprit sans que j'ose passer à l'acte. Aujourd'hui, alors que l'âge de la retraite a sonné depuis quelques années, je me décide. Soyez remercié, du plus profond de mon coeur, d'avoir fait rêver un gamin que j'étais et que, en y repensant, je suis toujours, ce gamin qui garde un souvenir inoubliable de cet homme blond au maillot vert, jaune, ou tricolore, qui a enjoué et embelli mon enfance.                  Merci.                 Amicalement.                         Alain Mesnard.